Notre tout premier parfum est né en 1774, la même année où Michel Adam ouvre à Paris sa boutique « À la Reine des Fleurs », adoptée presque aussitôt par Marie-Antoinette elle-même. C’est aussi l’époque où grandit, dans les salons parisiens, la réputation d’un homme aux vies multiples : Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais, tour à tour horloger de formation, musicien, homme d’affaires et même agent secret ayant participé au financement clandestin de la Révolution américaine, avant de devenir l’un des auteurs dramatiques les plus joués de son siècle. Sa comédie la plus célèbre, Le Mariage de Figaro, écrite en 1778, se heurte d’abord à la censure royale, Louis XVI la jugeant trop insolente envers la noblesse, avant que la pièce ne soit finalement autorisée sur scène en 1784, sous la pression de la cour, Marie-Antoinette en tête, curieuse de découvrir ce texte que tout Paris s’arrachait déjà en lecture privée. La pièce raconte, sur un ton vif et espiègle, les manigances d’un valet plus malin que son maître, dans un tourbillon de quiproquos qui ne s’arrête jamais vraiment. C’est cette même vivacité, cette même insouciance légère qui traverse À la Reine des Fleurs : la verveine et la fleur d’oranger en tête, la lavande et le romarin au cœur, un sillage qui ne se prend jamais trop au sérieux, exactement comme cette comédie qui a fini par inquiéter la cour tant elle osait rire de tout.
Une autre façon de lire le parfum.
Un roman a lui aussi ses notes de tête, de cœur et de fond : une entrée en matière, une intrigue qui s'installe, un dénouement qui reste en mémoire longtemps après la dernière page. Nous avons voulu prolonger ce parallèle en associant chacun de nos sept parfums à une œuvre littéraire qui en partage l'esprit, portée par des noms que tout le monde connaît. Un jeu d'imagination plus qu'une filiation : aucune de ces œuvres n'a présidé à la naissance de nos parfums, mais chacune, à sa manière, en révèle une facette.
Ambition et pouvoir
Créé en 1850 pour « l’élégance des dandys, des hommes d’État, des princes et des têtes couronnées », Eau des Princes trouve un écho dans Le Rouge et le Noir, l’un des romans les plus lus de Stendhal, de son vrai nom Henri Beyle, publié en 1830 sous le sous-titre « Chronique de 1830 ». Stendhal menait lui-même une double vie assez proche de celle de son personnage : diplomate de carrière, consul de France en Italie pendant de longues années, il écrivait ses romans en marge de cette existence officielle, souvent sous pseudonyme, sans grand succès de son vivant. Il faudra attendre la fin du XIXe siècle, bien après sa mort, pour que la critique reconnaisse enfin en lui l’un des plus grands romanciers français. Son livre suit Julien Sorel, jeune homme ambitieux et calculateur, décidé à gravir les échelons d’une société où l’apparence et la maîtrise de soi comptent autant que le mérite réel, un personnage que Stendhal aurait en partie inspiré d’un fait divers judiciaire réel de son époque.
Cette même retenue élégante, cette fraîcheur mentholée qui ne cède jamais à l’excès, définit le parfum : une assurance tranquille, pensée pour ceux qui savent qu’on ne convainc jamais en haussant le ton. Ce même monde de pouvoir et d’ambition se retrouve, sous une forme plus martiale, dans Guerre et Paix de Léon Tolstoï, l’un des romans les plus célèbres au monde, publié entre 1865 et 1869 après six années d’écriture. Le livre dépasse les 1 200 pages et suit plusieurs familles de l’aristocratie russe à travers les guerres napoléoniennes, mêlant salons mondains et champs de bataille, réflexions philosophiques sur le hasard et grande fresque historique, jusqu’à la bataille de Borodino qui en constitue le sommet dramatique. Cuir de Russie, créé en 1892 et inspiré d’un cuir légendaire remonté du naufrage du Metta Catharina en 1786, porte cette même dualité entre faste et gravité : la mandarine et le miel en tête, l’oud fumé et la muscade au cœur, avant un fond de cuir, de santal et d’encens qui ne cherche jamais à s’excuser de sa propre intensité.
Voyage et exotisme
Difficile de trouver un roman plus littéralement raccord qu’un autre avec un parfum : Le Tour du monde en quatre-vingts jours, l’un des romans les plus connus de Jules Verne, publié en 1872 dans le cadre de son grand cycle des « Voyages extraordinaires », raconte le pari fou de Phileas Fogg de traverser le globe en quatre-vingts jours, grâce aux nouveaux réseaux de trains et de paquebots à vapeur qui redessinaient alors la carte du monde. C’est cette même ère des grandes liaisons internationales qui a permis à L.T. Piver de croiser, sur les mêmes routes commerciales, les épices qui ont nourri la création d’Un Parfum d’Aventure en 1863. Le poivre rose et la bergamote de la tête, le girofle, la muscade et la cannelle du cœur : chaque étape du parfum ressemble à une étape du voyage, un tour du monde tenu dans un seul flacon plutôt qu’en quatre-vingts jours.
Cette même fascination pour un Orient rêvé traverse Les Orientales, le célèbre recueil de poèmes que Victor Hugo publie en 1829, en pleine effervescence autour de la guerre d’indépendance grecque qui venait de raviver, dans toute l’Europe, la curiosité pour l’Orient. Hugo lui-même n’avait jamais mis les pieds en Orient : le recueil est un pur exercice d’imagination, ce qui n’enlève rien à sa puissance évocatrice. On y retrouve cette Orient magnifiée que le XIXe siècle aimait tant s’inventer, faite de palais dorés et de nuits qui ne semblent jamais devoir finir, un climat que partage directement Rêve d’Or, imaginé en 1889. Les aldéhydes scintillants de sa tête, son cœur de framboise, de rose et de safran, portent cette même exubérance tranquille, cette générosité qui ne cherche jamais à se justifier.
Mémoire et sensualité
Créé en 1885, Héliotrope Blanc doit son existence à une prouesse chimique : capturer enfin l’odeur d’une fleur que la nature refusait de livrer par les moyens d’extraction classiques. Cette idée qu’une sensation ténue puisse ramener tout un monde intact résonne directement avec À la recherche du temps perdu, l’œuvre la plus célèbre de Marcel Proust, dont le tout premier tome paraît en 1913 et dont l’écriture s’étalera sur près de deux décennies, en sept volumes. Le narrateur y retrouve toute son enfance en un instant, à la simple saveur d’une madeleine trempée dans une tasse de thé, l’une des scènes les plus commentées de toute la littérature française. Héliotrope Blanc, avec sa rondeur d’amande, de fève tonka et de vanille, cherche ce même effet : un souvenir qui ressurgit avant même qu’on ait cherché à s’en souvenir.
Cette même sensualité antique se retrouve dans Salammbô, le roman que Gustave Flaubert, l’auteur mondialement connu de Madame Bovary, consacre en 1862 à l’opulence et à la démesure de l’Antiquité méditerranéenne. Flaubert avait poussé le souci d’exactitude jusqu’à voyager en Tunisie pour étudier sur place les vestiges de l’ancienne Carthage, avec la même exigence archéologique que Jacques Rouché et le chimiste Georges Darzens allaient mettre, quelques décennies plus tard, dans la composition de Pompeia en 1907, inspirée par les fouilles qui exhumaient alors les cendres de la cité ensevelie. Le parfum partage ce même climat suspendu : la mandarine et la pêche en tête, le jasmin et le safran au cœur, l’ambre et le patchouli en fond, pour une sensualité qui semble ignorer le temps qui passe.
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