Une fleur, une odeur, un mystère
L’héliotrope est une petite fleur discrète, aux teintes mauves, dont le nom vient du grec helios (soleil) et tropein (tourner) : elle suit la course du soleil dans le ciel. Ce qui a fasciné les parfumeurs du XIXᵉ siècle n’est pas sa beauté, mais son parfum. Un sillage rond, poudré, presque gourmand, évoquant la vanille, l’amande et une pointe de cerise, un profil que les parfumeurs anglo-saxons surnommaient d’ailleurs le « cherry pie ».
L’héliotrope arborescent (Heliotropium arborescens), celui qui nous intéresse ici, appartient à la famille des Boraginacées. Originaire des hauteurs andines du Pérou, il est introduit en Europe au XVIIIᵉ siècle, où il conquiert rapidement les jardins et les serres bourgeoises, bien avant d’intéresser les parfumeurs. Sa teneur en composés odorants volatils est extrêmement faible, si bien que l’extraction directe par enfleurage ou par distillation ne restitue presque rien de son parfum réel. La technique de l’enfleurage, qui capte les fragrances par absorption dans un corps gras, fonctionne bien sur des fleurs robustes comme le jasmin ou la tubéreuse, mais échoue presque entièrement face à des pétales aussi fins et pauvres en huile essentielle que ceux de l’héliotrope.
Encore aujourd’hui, une absolue d’héliotrope naturelle affiche un rendement inférieur à 0,05 % du poids de matière traitée, ce qui en fait l’une des matières les plus rares et les plus coûteuses de la parfumerie. Avant la synthèse, certains parfumeurs tentaient d’en approcher l’effet par des accords de tubéreuse et de fleur d’oranger, sans jamais restituer la rondeur poudrée si caractéristique. Pendant des décennies au XIXᵉ siècle, l’odeur d’héliotrope reste donc un fantasme olfactif : connue, désirée, mais techniquement insaisissable.